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Ils voulaient gagner ; je les meprisais (partie 1)

2009. Ukraine. 

 

Elle est championne du Monde depuis plusieurs années et je suis tout jeune sélectionneur de l’Équipe nationale. J’ai beaucoup à prouver et elle a déjà tout conquis. Elle est invaincue ; elle est imbattable. Cela m’arrange bien ; je compte déjà sa médaille dans le palmarès de l’Équipe. Pas le moindre doute sur le scénario, alors en route pour Kiev ; à nous la victoire !

 

C’est mon deuxième déplacement en avion et dans l’aéroport, je tente comme je peux d’ajouter un peu de nonchalance à mon attitude pour masquer auprès de l’équipe que je suis censé mener, que je suis en réalité perdu. J’ai beau avoir appris par cœur le déroulement de l’embarquement et les informations de réservation, la moitié des athlètes naviguent bien mieux que moi dans les halls et couloirs de Charles de Gaulle. Ils regardent des panneaux et indiquent à haute voix leurs déductions de directions et d’horaires, que j'acquiesce avec une fausse évidence. 

Pour augmenter mon stress, s’ajoutent aux attentes des athlètes les regards incrédules des gens sur nos tenues Equipe de France. Je suis mal à l’aise et excité à la fois. J’ai l’impression que nous partons pour une mission déterminante dont il sera difficile d’être à la hauteur.

J’ai choisi cette compétition ukrainienne car elle colle à notre agenda, et parce que j’en ai entendu du bien. Je sais aussi que le juge-arbitre est un ami français ; cela me rassure.

 

L’avion, l’hôtel, le métro, et puis finalement l’arrivée vers le site de compétition.

Moi qui suis tout excité depuis deux jours et qui filme le moindre mouvement de groupe, je ressens comme un doute lorsque nous nous approchons de ce bâtiment dans lequel j’ai du mal à imaginer un espace dédié à une compétition de roller. Finalement, il y a bien un espace… en plein cœur de la galerie commerciale. Des gens profitent du week-end pour faire leurs achats, avec la musique d’ambiance et les annonces promotionnelles en fond sonore. J’ai du mal à accepter que ce lieu soit la destination vers laquelle nous nous dirigeons depuis deux jours. Nous ne sommes qu’une quarantaine de participants et à cette ambiance de hall de supermarché, s’ajoutent des cellules de chronométrage qui ne fonctionnent pas, une barre de hauteur pure ridiculement fabriquée sur place qui tombe d’elle-même régulièrement, des juges au bout du rouleau, des vigiles et des extinctions de lumières qui dictent le programme sportif… Bref, à bien des égards, l’événement ressemble davantage à une rencontre régionale qui a mal tourné plutôt qu’à une compétition internationale.

 

Le temps passe. L’organisation reste grotesque. De l’énervement, je passe à la lassitude. De la lassitude, à la dérision.

 

Cela fait maintenant deux jours que nous sommes là. C’est l’heure du Slalom vitesse… sans chronomètre puisqu’ils ne fonctionnent pas. Après plusieurs heures de tentatives, d’annulations, de répétitions, de faux départs, de bugs informatiques… j’hésite à proposer à l’équipe de quitter cette compétition, partir de cette foire, lorsqu’Elle me prend à part. 

Elle me dit qu’il faut faire des témoignages, écrire des courriers officiels, prendre des photos… J’ai du mal à comprendre. Elle me demande de déposer une plainte officielle. Je regarde mon ami juge-arbitre au bord du gouffre, assailli par les athlètes, en train de se débattre avec les organisateurs ukrainiens, les vigiles ou responsables de supermarchés. “Mais ça ne servira à rien” je lui réponds. Je ne souhaite pas ajouter de l’administratif à cette situation burlesque.

Plusieurs fois, elle revient vers moi, insiste, et lorsqu'elle se met à pleurer, je lui propose d’écrire sa réclamation elle-même que je co-signerai pour la Fédération. Après une heure passée à la fois appliquée et énervée devant sa feuille blanche, elle me l’apporte.

 

Pourquoi ? Elle a déjà tant gagné. Elle est déjà tant reconnue. Cette étape n’a pas la moindre conséquence (les classements n’existent pas encore). Cet événement est une farce. De façon factuelle, nous faisons face à la même situation, mais pour elle, il est hors de question d’abandonner, de repartir sans victoire. Elle est venue pour gagner. Elle doit gagner. Un autre scénario est inconcevable.

Nous restons. Je suis blasé de cette situation. Elle gagne.

 

 

Pendant dix ans, j’ai vu bien d’autres larmes, bien d’autres yeux en détresse, bien d’autres énervements, cris, ou désespoirs d’athlètes. 

 

 

Gagner. Gagner. Ils veulent gagner. Gagner quoi ?

« La deuxième marche, moi je m’en fous » m’a répété plusieurs fois l’un d’eux.

Deux minutes, c’est le temps que l’on monte en moyenne sur le podium d’une compétition internationale.

Deux cents personnes, c’est le nombre de spectateurs.

Cinquante grammes, c’est le poids d’une médaille.

Et cinq ans, c'est en moyenne le temps qu'il faut pour qu'on vous oublie.

 

C’est ridicule, n’est-ce pas ? Ridicule. 

J’avoue l’avoir pensé. Les premières années, en les regardant si heureux avec leurs récompenses autour du cou. Moi qui n’ai jamais accordé d’importance à mes résultats, qui ne connais même pas mon palmarès, j’ai porté sur eux un regard faussement complaisant, et au fond parfois méprisant.

Il m’a fallu quelques années pour comprendre et surtout pour admettre que si j’ai tant aimé être sélectionneur de l’Équipe de France, c’est parce que je suis comme eux.

Pas le meilleur athlète, car bien que certaines victoires aient été appréciables, les résultats de compétitions m’ont peu intéressé. Mais j’ai toujours voulu être le meilleur entraîneur. Être celui qui trouve les bonnes clés techniques, celui qui organise les meilleurs stages, celui qui imagine de nouveaux ateliers, celui qui analyse les tendances, celui qui innove dans les entraînements, celui qui pousse le sportif à faire mieux, celui qui sait, celui qui trouve, celui qui peut… Et j’ai dû en être grotesque… Tout ça pour faire baisser le chrono quelques centièmes ? faire prendre trois points de plus en technique ? faire monter d’une place sur un podium dans un gymnase ?

Je suis comme eux. Je me bats pour ce rien. Je me bats pour cette petite victoire qui sera diffusée sur deux ou trois sites internet, et dont quelques centaines de personnes seulement seront au courant ;  et l’oublieront d’ailleurs d’ici quelques mois. Avec le recul, j’en ris. Bien sûr que c’est ridicule. Bien sûr que ça ne sert à rien. Comme ces athlètes, je suis ridicule à mettre autant d’énergie et de temps pour ce résultat insignifiant. Cela ne dessert aucune cause noble, rien de vraiment concret.

Aujourd’hui encore je réponds souvent la même chose aux enfants qui me demandent pourquoi apprendre à rouler sur deux roues ou sur un pied en arrière “mais ça ne sert à rien Pierre !”. Tu as raison mon loulou « ça ne sert à rien, comme à peu près tout ce qu’on fait là. Tu n’as pas besoin de savoir rouler sur un pied, encore moins en arrière. D’ailleurs, faire du roller dans ta vie, ça n’a aucune utilité concrète

 

Dans cette histoire, en réalité, ce n’est pas pourquoi nous nous battons qui nous intéresse. Ce qui compte, c’est simplement que nous nous battons. Nous résistons. Nous questionnons. Nous essayons. A travers les expériences, les épreuves, les difficultés, les réussites ou les échecs, nous apprenons, nous faisons face, nous cherchons, nous savourons ou nous nous relevons. Nous évoluons j’en suis sûr ; nous grandissons, je l’espère.

Il y a une énorme différence à affirmer “je l’ai fait” ou “je pourrais le faire”.

Avec les expériences, nous nous révélons à nous-mêmes.

Bien sûr que cela ne sert à rien en tant que tel. Bien sûr cela n’apporte rien à l’humanité. Bien sûr, ça ne sauve personne. Ce qui compte, c’est de se construire. Apprendre. Concevoir. Intégrer. Ce qui compte, c’est d’avoir trouvé un moyen de s’explorer soi-même, de se comprendre, de se connaître plus intimement. 

Quelle est notre détermination face à l’échec ? Allons-nous oser affronter le regard des autres ? Jusqu’où notre corps peut-il aller ? Quand allons-nous craquer nerveusement ? Quels types de personnes sommes-nous ? De quoi sommes-nous capables ? Quelles sont nos priorités ? Quelles sont nos valeurs ? Et jusqu’où le demeurent-elles ? Voilà ce à quoi, en nous battant pour ces insignifiantes activités, certains d’entre nous essayent de répondre. 

Par simple curiosité ? Pour nous rassurer nous-mêmes ? Pour prouver des choses à d’autres ? 

Ca, c’est une autre histoire…

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Commentaires: 7
  • #1

    Anne Norigeon (mardi, 25 août 2020 18:51)

    Merci pour ton récit formidablement bien rédigé. Ça me donne envie de gonfler la poitrine, de prendre une grande respiration et d'avancer. Parce que, au final, en roller ou pas, nous n'avons pas le choix: avancer, avancer ou avancer.

  • #2

    Savary (mardi, 25 août 2020 18:53)

    Pour juste se sentir vivre

  • #3

    Fanfan ;) (mardi, 25 août 2020 22:06)

    Bravo pour ton écrit, et merci, il te reflète bien, hâte de te voir avec ou sans roues :) bises

  • #4

    Ingrid LETOURNEUR (mercredi, 26 août 2020 09:00)

    Félicitations pour ce message très bien écrit qui nous raconte ....le fonctionnement d'une vie ! Bravo Pierre et au plaisir de te revoir ;-)

  • #5

    Segat Claire et Martine (mercredi, 26 août 2020 12:05)

    Pierre ce récit c'est bien toi, contentes de t'avoir rencontré et d'avoir œuvré pour le roller avec toi A bientôt de te voir

  • #6

    Mathou la vieille Blate ;) (mercredi, 26 août 2020 19:43)

    Ms quel magnifique texte, du grand Pierre, un entraineur que je n aurais connu en tps que tel pr ma discipline ms il est sur que tu es un entraineur hors pair et comme tu dis mm si la roulette ne sert a rien comme ca sur le papier, le depassement de soi et ttes ces epreuves en tps qu athlete construisent chq jour les personnes, et le fait de se battre, se relever, tjs ds le depassement de soi, il n y a rien de plus constructif pr une vie
    Pr moi le roller aura ete l ecole de la vie....ce n est qd mm pas rien, alors mm si oui le roller ne me fait pas manger, il m aura appris a grandir, me forger, partager, me depasser, voyager, me debrouiller et aller de l avant sans ne jms rien lacher
    Alors dis toi que ttes les personnes qui sont passees par tes apprentissages/conseils et tt ce que tu peux apporter auront ete d plus importantes pr differentes vies
    Ne lache rien, tu est d une utilite incontournable Mr Pierre Celat ������

  • #7

    Paulo (mardi, 01 septembre 2020 01:58)

    J'ai beaucoup aimé ce texte Pierre, c'est très bien écrit bravo, et comme tu l'a si bien dit la vie et un long combat, une infinité de questions auxquelles on ne pourra pas toujours répondre, l'important est d'avancer et d'évoluer en permanence.