· 

Roller Games 2017 : c'est sûr, j'arrête.

C’est mon deux ou troisième jour à Nanjing (Chine) et je monte dans ce bus-navette qui nous emmène de l’hôtel à la compétition. Connaissant comme moi la longueur et la monotonie du trajet à venir, la plupart des athlètes profite de ce moment pour se reposer, alors que quelques autres discutent calmement. Il n’y a semble t’il qu’à attendre, alors mon occupation favorite me reprend : j’observe.

J’observe à travers la fenêtre tout ce que que je peux, captant chaque détail comme une précieuse information éphémère. D’abord les ruelles des alentours que l’on distingue mal et que j'arpenterai plus tard avec quelques athlètes. Puis l’alignement des boutiques qui s’étalent à moitié sur le trottoir. La circulation si dense et variée ; toutes sortent de véhicules se mélangent. Les gens qui marchent, les gens qui parlent, les gens qui ont l’air si sérieux. Lorsque mon regard croise l’un d’entre eux, je ressens à quel point, moi touriste inactif dans mon bus roulant, je suis insignifiant dans sa vie à lui, si concrète et mouvementée. Puis ce sont les caméras vidéo qui m'interpellent. Il y en a partout. Partout. Partout elles filment véhicules et piétons. A chaque angle de rue, à chaque point haut, elles se regroupent par trois, quatre, cinq, dix, comme dans ce film I.Robot ou les robots avaient “instinctivement” besoin de se rapprocher les uns des autres pour se sentir mieux. 

Après être sorti de la ville, il reste une demie-heure de trajet sur une route à plusieurs voies. Là, je regarde plus attentivement ces portiques réguliers qui m’avait vaguement surpris les jours précédents. Des outils de contrôle de paiement certainement. Mais ces crépitements de lumière qui me paraissent être des flashs de radars, pourquoi presque toutes les voitures semblent les déclencher ? La population chinoise se moque-t-elle à ce point du code de la route et des contraventions ? Non. Et c’est presque le contraire. Comme les caméras filment les piétons en ville, ces appareils photos capturent tous les véhicules sur la route. Tout le temps, tous les cent mètres parfois. D’abord impressionné par la logistique nécessaire, la démesure me saisit : combien de données ? quels outils de traitement ? quels moyens humains dédiés ? quelles utilisations concrètes ? Tout cela semble trop cauchemardesque et Orwellien pour être réel, et pourtant, depuis ces interrogations, quelques reportages m’ont tristement éclairé.

 

J’avais entendu dire que le stade était tout juste terminé pour ces Roller Games 2017, et l’aménagement du lieu a eu tendance à me le confirmer : absence de mobilier, de décoration, de plaques ou de signalétiques, exceptés ces panneaux provisoires au nom de l’événement. Et derrière des portes mal fermées, j'ai pu voir des pièces vides, en chantier, ou avec des tas de mobiliers entassés en vrac.

 

A l’arrivée vers le stade, notre bus-navette emprunte une bretelle pour opérer un demi-tour, revenant ainsi quelques centaines de mètres en arrière. Annonciateur de la fin du trajet, cette manœuvre enclenche un mouvement général dans le véhicule : les discussions sont plus fortes, les gens se redressent, on prépare les sacs et les pass de contrôle. Mais de mon côté, toujours plongé dans ma démarche, je me questionne sur ces tôles de quatre mètres de haut le long du trottoir, à peine trois cents mètres en amont et devant lesquels nous sommes passés deux fois. Cela ressemble à un chantier, mais je ne vois aucun engin de bâtiment, et aucun panneau promoteur n’est installé. Je sors du bus en me recentrant sur ma mission, mais avant de m’y consacrer pleinement, je me promets d’aller voir ça de plus près dans les jours qui viennent….

 

Lorsque j’y vais finalement, je prends soin d’avoir mon passeport et de quoi couvrir ma tenue “France”. On ne sait jamais ce qui va se passer, qui je vais rencontrer et ce qu’on va me demander. Je préviens l’équipe de mon absence pour une petite heure. Il faut cinq bonnes minutes pour sortir du stade et me rendre sur les lieux, mais une fois arrivé, pas d’entrée à l’horizon. Alors je marche en longeant ces tôles et je ne tarde pas à voir par différents interstices ce dont je me doutais : c’est une sorte de bidonville. Là, juste à côté de notre grande fête internationale du roller et sous les drapeaux des nations, j'entrevois cette tristesse. Là, à la toute proximité de ce Championnat du Monde où l'argent ne semble plus avoir de valeur tant il est gaspillé, il y a ce mur derrière lequel personne ne regarde. Ces premiers aperçus ne me suffisent pas ; je présume de la tristesse mais je veux en voir davantage.

J’entame de faire le tour du terrain, la tête pleine de pensées, d’excitation et de crainte. Dix minutes de marches plus tard, j’aperçois une entrée et mes pas ralentissent d’eux-mêmes. Ce n’est peut-être pas une si bonne idée d’aller là-bas. Je n’ai croisé qu’une poignée de voitures et pas une personne sur cette route. Je suis au beau milieu d’une intersection de quatre voies ; mais qu’est-ce que je fous là !?

Je passe devant l’entrée une première fois en jetant un coup d’oeil. Personne. Je fais demi-tour avec un air faussement décontracté et j’entre. Un peu. Doucement. Concentré. Prêt à courir sans vraiment savoir pourquoi. J’ai peur qu’on m'interpelle : aucune chance de tomber sur un anglophone ici. Je regarde d’abord. J’observe ensuite. Je prends quelques photos…

 

Ce ne sont pas que des cabanes de chantier. Il y a des lits, des points d’eau qui servent clairement pour la cuisine et la toilette, des posters, des animaux de compagnie. A travers les barreaux d’une fenêtre, je vole l’intimité de ces personnes. Je crois voir une peluche. Je prends la photo à trois reprises pour en être sûr. Des enfants vivent là-dedans. Des enfants vivent là-dedans et moi, je fais faire douze mille kilomètres à d’autres jeunes pour slalomer des cônes. 

Ce soir, je les ramènerai d’ailleurs au Hilton. Après une bonne douche, ou bain car nous avons les deux dans nos chambres, nous nous rejoindrons dans l'immense hall pour aller ensemble au buffet. Notre première assiette sera certainement un mélange de gourmandises et de glucides assez proches de nos habitudes. La deuxième sera l’occasion de tester deux ou trois de ces buffets exotiques, avant un dessert, un autre, un autre et pourquoi pas une petite glace ou un bol de bonbons : tout sera à volonté, tout comme la salle de sport, la piscine, le sauna...

 

 

 

Je sors de ce bidonville. 

J’ai la désagréable sensation d’être une partie du problème. Cyniquement, je me dis que les personnes qui vivent là sont certainement les personnes qui ont construit le stade dans lequel j’emmène mon équipe avec sa tenue France à mille euros, qu’elle n’aura pas le droit d’utiliser pour une autre occasion. C’est un ensemble vestimentaire “one shot” !

 

Je retourne au stade. Je présente mon pass. J’entends la musique de la compétition. Je rejoins le site dédié au slalom.

J’ai souvent vu la misère, les gens dormirent par terre, les bidonvilles, les gens qui crèvent. En france, en Corée, au Sénégal, en Thaïlande... Mais celle-ci m’a frappé fort. Parce que j'y suis de plus en plus sensibilisé au fil du temps peut-être. Ou bien est-ce le contraste ? l’aveuglement ? l’ignorance ? Tous ces gens que je rejoins passent devant le même mur que moi, sans questionnement. Devant combien de murs en tôle suis-je moi-même passé ?

 

Cette expédition d’une heure a certainement été le moment qui a rendu inéluctable ma décision. Sans en connaître encore vraiment les tenants et les aboutissants ; et sans non plus réellement anticiper les impacts sur ma vie professionnelle, je devais quitter ce système. Ici, je n’étais pas à ma place. Ici, J’avais honte de ce que je faisais. Honte de l’énergie et des moyens mobilisés dans le seul but de slalomer des cônes en roller.

 

 

Plus tard dans le séjour, je convaincrais quelques athlètes de m’accompagner dans des ruelles peu attirantes à quelques centaines de mètres de l’hôtel. Je voulais leur faire prendre conscience de la misère du monde, de leur chance d’athlètes occidentaux. 

Cinq minutes après avoir quittés le hall, nous tournons dans une petite rue, et je pense pouvoir affirmer qu’ils sont tous surpris, peut-être même éprouvés. Notre groupe d’occidentaux se retrouvent dans les coulisses des rues passantes, à l’arrière des boutiques : la cuisine à même le sol, les matelas sur le trottoir, les flaques de liquide douteux, les tas d’ordures et les gens qui dorment par terre. La saleté des vêtements certainement inchangés depuis plusieurs semaines. L’absence de sourire ; la tristesse dans les regards. 

Avec certains, nous partageons le malaise de cette situation incongrue. Je n'ose pas sortir mon téléphone pour prendre des photos. D’autres filment sans complexe en commentant leur vidéo ; je comprendrai plus tard ce que sont les stories des réseaux sociaux...

Écrire commentaire

Commentaires: 0